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Quand, Sinon Maintenant? – Une réflexion de Donald Smith, directeur du Festival international écossais de la narration

 

QUAND, SINON MAINTENANT ?

Une réflexion de Donald Smith, directeur du Festival international écossais de la narration

*Traduit par Amandine Pieux

Donald Smith

L’imagination est-elle à même de changer le monde ? Cette question était au cœur de la nouvelle édition du Festival international écossais de narration (storytelling), « Mot ouvert-Monde ouvert ». Bien sûr, la réponse est « oui, mais pas à elle seule ». Pourtant, l’imagination peut bel et bien changer notre façon de voir les choses et ouvrir la voie à l’action.

Cette année, dans le cadre du 70ème anniversaire d’Édimbourg en tant que ville-festival, les conteurs ont choisi de soutenir l’Initiative Charte de la Terre. La Charte de la Terre énonce des principes et des valeurs qui sont primordiaux si l’humanité veut s’assurer un avenir sur cette planète. Rédigée dans les années 1980, elle a été progressivement adoptée par des organisations bénévoles, des ONG et des gouvernements du monde entier.

Sans surprise, la Charte met l’accent sur l’écologie, la justice sociale, la résolution des conflits et l’éducation. Mais surtout, elle répond à la nécessité de mettre fin à notre aliénation face aux autres éléments de la nature, et de se rendre compte de la connexion qui existe entre nous et d’autres formes de vie. Comme l’affirme la Charte, la Terre est avant tout « Notre Foyer ».

L’humanité fait partie d’un vaste univers en évolution. La Terre, notre foyer, est vivante et abrite une communauté unique d’êtres vivants. Les forces de la nature font de l’existence une aventure exigeante et incertaine, mais la Terre a fourni les conditions essentielles à l’évolution de la vie.

La crise que connaît l’humanité aujourd’hui n’est pas tant due au rôle que nous jouons dans la nature, qu’à notre déconnexion de celle-ci, qu’à notre exploitation des autres éléments de l’existence en tant qu’outils spécialement conçus pour nous, dont on n’hésite pas à se débarrasser, ou même que l’on détruit, quand ils ne nous sont plus utiles. Cette profonde aliénation de la vie est affaire d’imagination et d’émotion. C’est notre apathie, notre manque de sentiment d’appartenance à la « communauté de la vie », qui détruit la planète, et nous-mêmes par la même occasion.

Pourtant, nous faisons partie de la nature au même titre que la nature est en nous. Le réseau de la vie est inclusif et interconnecté. Les conteurs ont tissé leurs toiles narratives à partir de ces relations et de ces modèles depuis des millénaires. Les histoires génèrent la compréhension et engagent les cœurs aussi bien que les esprits. C’est pourquoi le Festival de narration a réuni des conteurs dans une Assemblée mondiale, afin de réfléchir à ce qu’ils peuvent apporter à la Charte de la Terre. Cette discussion pourrait façonner leur art et leur pratique dans le monde entier pour les décennies à venir.

Mais pourquoi en Écosse, et pourquoi spécifiquement à Edimbourg ? Il y a soixante-dix ans, Edimbourg a été érigée en tant que ville européenne du festival, de manière à ce qu’après six ans de conflit mondial sanglant, les arts soient rétablis comme moyen de compréhension pacifique et de coexistence. Le lieu a été inspiré par les Lumières écossaises, les droits de l’Homme et les valeurs qui y sont associées, mais aussi par la conscience de la nécessité d’un nouveau siècle des Lumières pour embrasser le monde postcolonial.

Le dix-huitième siècle n’a pas sonné la fin des Lumières écossaises, bien que ce malentendu soit répandu. En réalité, elles continuent jusqu’à nos jours. D’ailleurs, l’un des penseurs les plus créatifs des Lumières écossaises, Patrick Geddes, a vécu au début du XXe siècle. Il a été célébré au Festival d’art d’Edimbourg cet été en raison de son influence déterminante pour « Façonner l’Avenir ». Il a également inspiré le Festival et le Centre de narration.

Geddes était un écologiste avant l’heure, un activiste des arts populaires, un sociologue, un éducateur, un réformateur social et un urbaniste avant-gardiste. De plus, ses idées ont vu le jour dans le creuset de la Vieille Ville d’Édimbourg, alors en déclin, où il a réuni un groupe de personnes afin de réécrire l’avenir. C’est ce qui place indéniablement Geddes dans notre contemporanéité – notre potentiel à changer le discours.

Patrick Geddes a défié l’idée, encore très répandue, selon laquelle la vie est conduite par la concurrence et le conflit, la loi du plus fort. A l’inverse, il a souligné que la conscience humaine pouvait changer et évoluer, au-delà de l’héritage de l’évolution physique. L’humanité peut penser et ressentir différemment, et ainsi construire l’avenir. Pourtant, selon Geddes, un changement créatif ne peut survenir que si nous comprenons quelle est notre place dans le vaste univers de la vie.

L’influence de Patrick Geddes est perceptible dans le contenu et la vision de la Charte de la Terre. Néanmoins, le moment est venu d’efforcer nos consciences, de faire un véritable bond en avant, plutôt que de s’en tenir à un développement graduel. C’est là l’occasion que nous offre la crise actuelle de l’humanité : la possibilité d’un changement radical. Cependant, la menace d’un retour en arrière vers un conflit barbare existe. Qu’est-ce qu’un saut dans le temps impliquerait alors ?

Pour obtenir une réponse à nos interrogations, nous pourrions nous tourner vers John Berger, un conteur moderne qui a longuement et ardument médité sur la signification de l’art des histoires vivantes. Un an avant sa mort à 90 ans, Berger a décrit la narration comme étant avant tout un acte d’hospitalité. Une volonté de partager l’expérience et les émotions de quelqu’un d’autre. De les porter comme si elles étaient les vêtements de quelqu’un d’autre, et de sentir leur vie dans notre corps, notre esprit et notre cœur.

De tels actes d’empathie radicale peuvent-ils nous donner une piste de ce que doit être notre avenir commun ? Comme l’écrivait Berger des années auparavant, « pour essayer de comprendre l’expérience d’autrui, il est nécessaire de déconstruire le monde tel que vu à travers nos propres yeux, et de le réassembler d’après le regard de l’autre ». Ou, pour reprendre la formule qui a rendu Berger célèbre, nous pouvons cultiver « une autre façon de voir ».

Néanmoins, cela suppose un effort d’imagination, car en tant qu’êtres humains, nous avons hérité de manières de penser et de ressentir éloignées de cette vision des choses. Notre psychologie est par défaut déterminée par un « Nous et Eux » sous-jacent. Régulièrement, nous retombons dans une mentalité de groupe, d’insiders et d’outsiders. Même dans les pratiques routinières de la vie quotidienne, nous devons faire un effort pour inclure l’étranger, pour sortir de nos zones de confort habituelles.

Cependant, ces exclusions au niveau individuel sont aussi source d’oppression, d’injustice, de conflit et de violence à grande échelle. Lorsque la mentalité de groupe sous-jacente s’installe durablement du fait d’une pression sociale forte, nous sommes individuellement et collectivement capables d’une cruauté terrifiante, parce qu’« Eux » ne font plus partie du « Nous » humain. Un « Eux » déshumanisé devient objet d’indifférence, voire déchaîne la plus virulente des haines.

Les modes de communication modernes ont considérablement augmenté la capacité humaine d’aliéner et de haïr. L’absence de contact en chair et en os permet d’appeler, de dénigrer et de maltraiter les autres plus facilement. Peu à peu, cette habitude d’esprit corrompt et dégrade notre solidarité sociale.

Pourtant, grâce à la conscience de soi et à l’empathie, nous sommes en mesure de changer. Quand les personnes malmenées sont reconnues comme les personnages d’une histoire que nous partageons, il s’avère impossible de les déshumaniser comme s’ils étaient des extraterrestres. Ou, comme le dit le vieux proverbe, « une fois que j’ai entendu l’histoire de mon ennemi, il n’est plus mon ennemi ». Les réseaux sociaux ont également le pouvoir de connecter les gens. Si les Nord-Coréens pouvaient communiquer au-delà de leurs frontières, la bulle de peur dans laquelle ils sont forcés de vivre éclaterait.

En sautant par-dessus les barricades mentales de la division, nous utilisons l’imagination, mais aussi la raison, parce que nous sommes tous interdépendants, avec un foyer commun, la terre. Il n’y a pas de « solution finale » qui échappe au besoin de vivre ensemble. L’efficacité de la destruction et de la mort n’est que le fantasme d’un pouvoir mal orienté. En fin de compte, la sonnette d’alarme doit aussi être tirée pour notre propre bien.

Cependant, l’empathie radicale n’est pas déterminée par la raison ou l’imagination, mais par ses accomplissements émotionnels. Nous sommes avant tout des créatures d’émotion. Les sentiments générés par l’inclusion et le sentiment de camaraderie sont plus riches et satisfaisants qu’une mentalité de groupe dirigée par la peur et l’insécurité. L’émotion négative ronge le bien-être, non seulement de ses objets mais également de ses sujets. Ce qui est vrai sur le plan personnel s’applique également aux communautés, aux ethnies et aux nationalités. L’hostilité tue à petit feu, la haine est un poison absolu.

Qu’est-ce qui pourrait déclencher une prise de conscience ? Le poète et conteur Angus Peter Campbell vient de publier un ouvrage intitulé « Mémoire et paille » (Memory and Straw). Ce roman raconte l’histoire d’un jeune innovateur en intelligence artificielle, qui travaille à la conception de masques ayant des caractéristiques faciales humaines et destinés aux robots. À terme, ils remplaceront le personnel soignant qui s’occupe des personnes âgées et infirmes. Dans cette œuvre, Gavin parcourt son histoire familiale propre, que sa partenaire Emma ne partage pas. Alors qu’elle et Gavin regardent le Reichstag reconstruit à Berlin, elle lui dit :

Voilà ce à quoi devrait ressembler ton travail en réalité. Créer une histoire avec du verre et de l’acier, pas avec des souvenirs et de la paille. Tu dois faire face aux choses telles qu’elles sont, pas telles qu’elles ont pu être dans le passé.

En fait, la quête personnelle de Gavin a déjà dépassé son engagement pour l’innovation technologique, il a été pris en étau par la mémoire et la paille.

Angus Peter Campbell reconnaît que cette antithèse va encore plus loin. D’après lui, deux éléments doivent être pris en considération. Il pense que nous pouvons nous unir en tant qu’humains dans les deux domaines – le verre et l’acier ; la mémoire et la paille. Ce sont l’amour du moment présent, sa diversité, sa richesse et son unicité. Ou, comme le dit John Berger, il nous faut « tout tenir pour précieux ».

Réciproquement, pour permettre cette prise de conscience, nous devons parfois vivre au ralenti. Faire l’expérience de nous-mêmes en tant que quelque chose de réel et de présent, car c’est ainsi que nous expérimentons la vie de tout ce qui nous entoure comme signifiant et réel. L’empathie envers les autres et d’autres formes de vie nous aide à avoir une conscience au-delà de l’existant. Dans l’acte de narration, une communauté de conscience se crée. La conscience individuelle est prise dans le tourbillon de quelque chose de plus riche, de plus enrichissant, lorsque le « je » de l’expérience devient le « nous » de l’histoire partagée.

Certains, dans leur quête de sens, se tournent vers la religion. Quand nous, les êtres humains, que nous nous identifions ou non à une croyance religieuse, agissons comme si la vie avait un sens, nous créons ce sens et alors, nous en faisons partie. La narration est un art qui participe de la création de sens, à travers ce qui relie des événements disparates dans un même récit, les atomes dans une danse.

Les conteurs et les auditeurs partagent la quête de sens, à travers ce qu’ils mettent dans les espaces entre les mots. Ils sont co-créateurs et inventeurs. Par conséquent, nous pouvons certes soutenir les excellents principes et valeurs de la Charte de la Terre, mais c’est en les racontant et en les vivant que l’on pourra changer l’avenir. Angus Peter Campbell propulse cette vision, dans une métaphore musicale, adressée à la partenaire de Gavin, Emma, qui est compositrice.

Je parie que tu as regardé les notes et que tu t’es dit « Musique ! ». Mais tu aurais tort. Il n’y a pas de musique sur cette partition – juste des lignes, des points et des symboles. La musique n’advient pas tant que tu ne chantes pas à travers, autour et entre ces traces.

À l’approche du Festival international écossais de narration, la psychologie par défaut de l’humanité – « Eux et nous » – a montré son visage à l’échelle du monde, exposé une fois de plus à ses terribles conséquences. La folie destructrice de l’exploitation de telles émotions à des fins politiques horrifie. Nous demandons aux éléments non humains de la planète Terre d’attendre, de rester sur la ligne de touche, pendant que nous, les Hommes, engagés sur une route à voie unique, nous prêtons volontiers au jeu des démonstrations concurrentielles de puissance technologique, qui minent fatalement nos propres moyens d’existence. De telles illusions de contrôle se paient littéralement au « prix de la Terre ».

Pourtant, les graines d’un avenir différent sont déjà entre nos mains, nos esprits et nos cœurs. L’Assemblée mondiale a donné aux participants l’impression d’un événement transformateur. Une empathie radicale et une passion créative ont permis d’étendre la toile partagée de la vie ; de nous connecter pleinement avec les nombreuses richesses des modèles et des possibilités offerts par la nature. L’Assemblée a effectué les premiers pas, bien qu’encore timides, vers la formation d’un réseau mondial qui travaillerait avec la Charte de la Terre.

Avant tout, il y a eu de l’espoir et de la joie. Le futur est une histoire que nous pouvons écrire ensemble. Quand, sinon maintenant ?

Donald Smith est directeur du Festival international écossais de narration 2017, « Mot ouvert-Monde ouvert ». « Memory and Straw », d’Angus Peter Campbell, a été publié en août 2017 par Luath Publishing.

*Amandine Pieux est étudiante au sein du master Human Rights & Humanitarian Action de Sciences Po Paris. Elle est actuellement en stage au Centre de la Charte de la Terre pour l’Éducation au Développement Durable.